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Des causes de la décadence des esprits

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Le chapitre « Des Causes de la Décadence des Esprits »[1] que nous présentons ici est tiré d’un ouvrage fort célèbre à l’époque moderne, surtout depuis la traduction de Boileau. Le Traité du Sublime est un morceau antique rescapé de plusieurs livres écrits par un auteur inconnu, qu’on a confondu avec Longin, ce philosophe grec du iiie siècle. Isaac Casaubon, érudit humaniste du début du xviie siècle, appelait ce petit traité de rhétorique un « Livre d’or » pour signifier qu’il vaut plusieurs gros volumes par sa richesse. Comme les laconiques Spartiates, son rédacteur s’exprime peu mais dit beaucoup. Célèbres dans toutes la Grèce antique, les Spartiates ne théorisaient pas sur la vertu, mais la pratiquaient en menant une existence de citoyens et de soldats auxquels les Grecs doivent la victoire contre l’envahisseur perse au ve siècle. « Pour moi, écrit Plutarque, je trouve que le langage Laconique est véritablement fort court ; mais qu’il va bien au but et frappe tous ceux qui l’écoutent. »[2]

L’auteur présumé aurait vécu au Ier siècle, au lendemain du basculement de la République romaine vers l’Empire sous Tibère, période qui correspond à la décadence des mœurs qui accompagne la ruine de la citoyenneté. Autrement dit, Pseudo-Longin se fait le gardien à la manière de Cicéron de l’ancienne culture républicaine qu’il voit disparaître avec le progrès de la monarchie. Nicolas Boileau à son tour, qui propose une traduction du Traité en 1674, y voit une analogie avec son xviie siècle absolutiste dans la mesure où l’auteur montre que la décadence politique et morale présage la décadence des esprits, annonçant des siècles de misère de la pensée comme l’a connu la Grèce du ive siècle après sa conquête par les Romains. Tel est le sens du chapitre « Des causes de la décadence des esprits ». Le siècle des « sectes » philosophiques n’a plus connu les Platon, Aristote, Socrate, et a fortiori les anciens héros des Guerres médiques indissociables de la démocratie. De même, Rome ne connaîtra plus les Caton et Cicéron. Elle connaîtra cependant les Néron et les Caligula.

A notre tour, le Traité du Pseudo-Longin doit faire écho à notre situation de misère de la pensée dont témoigne les délires idéologiques à la mode : culture woke, gender studie, indigénisme et autres fantaisies étasuniennes qui participent à la fragmentation du peuple selon des schémas communautaristes[3] qui ne profitent qu’à la tranquillité des classes dominantes. Entre une droite fidèle au sacro-saint droit de propriété qui lui donne une cohérence idéologique, et la gauche qui ne sait plus où elle habite, les français sont de plus en plus nombreux à ne plus se situer politiquement. Telles sont les conséquences inéluctables de la ruine du gouvernement populaire comme le montre magistralement l’auteur anonyme. Au contraire, Pseudo-Longin rappelle un lieu commun de l’antiquité qui doit nous servir de guide dans nos sociétés modernes composées de citoyens passifs, pour ne pas dire de sujets consommateurs. Une Dynamique populaire constituante n’est pas qu’une refondation constitutionnelle. C’est d’abord une refondation morale pour sortir de cette léthargie, en transformant l’homme en citoyen pour qu’il cultive ses qualités sociales, c’est-à-dire ses facultés et ses idées.

Le gouvernement populaire nourrit et forme les grands génies

Je ne saurais assez m’étonner, me disait ce Philosophe, non plus que beaucoup d’autres : d’où vient que dans notre siècle il se trouve assez d’orateurs qui savent manier un raisonnement, et qui ont même le style oratoire : qu’il s’en voit, dis-je, plusieurs qui ont de la vivacité, de la netteté, et sur tout de l’agrément dans leurs discours : mais qu’il s’en rencontre si peu qui puissent s’élever fort haut dans le sublime. Tant de stérilité maintenant est grande parmi les esprits. N’est-ce point, poursuivait-il, ce qu’on dit ordinairement ? Que c’est le gouvernement populaire qui nourrit et forme les grands génies : puis qu’enfin jusqu’ici tout ce qu’il y a presque eu d’orateurs habiles ont fleuri, et sont morts avec lui ? En effet, ajoutait-il, il n’y a peut-être rien qui élève davantage l’âme des grands hommes que la liberté, ni qui excite, et réveille plus puissamment en nous ce sentiment naturel qui nous porte à l’émulation, et cette noble ardeur de se voir élevé au dessus des autres. Ajoutez que les prix qui se proposent dans les républiques aiguisent, pour ainsi dire, et achèvent de polir l’esprit des orateurs : leur faisant cultiver avec soin les talents qu’ils ont reçues de la nature. Tellement qu’on voit briller dans leurs discours, la liberté de leur pays.

L’homme en monarchie au contraire est comme en prison

Mais nous, continuait-il, qui avons appris dès nos premières années à souffrir le joug d’une domination légitime : qui avons été comme enveloppés par les coutumes et les façons de faire de la monarchie, lorsque nous avions encore l’imagination tendre, et capable de toutes sortes d’impressions, en un mot qui n’avons jamais goûté de cette vive et féconde source de l’éloquence, je veux dire de la liberté : ce qui arrive ordinairement de nous, c’est que nous-nous rendons de grands et magnifiques flatteurs. C’est pourquoi il estimait, disait-il, qu’un homme même né dans la servitude était capable des autres sciences : mais que nul esclave ne pouvait jamais être orateur. Car un esprit, continua-t-il, abattu et comme dompté par l’accoutumance au joug, n’oserait plus s’enhardir à rien : tout ce qu’il avait de vigueur s’évapore de soi-même, et il demeure toujours comme en prison. En un mot, pour me servir des termes d’Homère :

Le même jour qui met un homme libre aux fers,
Lui ravit la moitié de sa vertu première.

La servitude est une prison où l’âme décroît

De même donc que, si ce qu’on dit est vrai, ces boites où l’on enferme les Pygmées vulgairement appelés Nains, les empêchent non seulement de croître : mais les rendant même plus petits, par le moyen de cette bande dont on leur entour le corps : Ainsi la servitude, je dis la servitude la plus justement établie, est une espèce de prison, où l’âme décroît et se rapetisse en quelque sorte. Je sais bien qu’il est fort aisé à l’homme et que c’est son naturel de blâmer toujours les choses présentes : mais prenez garde que ****. Et certainement, poursuivis-je, je les délices d’une trop longue paix sont capables de corrompre les plus belles âmes ; à plus forte raison cette guerre sans fin qui trouble depuis si longtemps toute la terre est un puissant obstacle à nos désirs.

L’avarice et la volupté dégradent notre raison

« Ajoutez à cela, c’est-à-dire, aux autres causes qui dégradent notre raison : ajoutez à cela ces passions qui assiègent continuellement notre vie, et qui portent dans notre âme la confusion et le désordre. En effet, c’est le désir des richesses, dont nous sommes tous malades par excès ; c’est l’amour des plaisirs, qui, à bien parler, nous jette dans la servitude, et pour mieux dire, nous traîne dans le précipice, où tous nos talents sont comme engloutis. Il n’y a point de passion plus basse que l’avarice ; il n’y a point de vice plus infâme que la volupté. Je ne vois donc pas comment ceux qui font si grand cas des richesses, et qui s’en font comme une espèce de divinité, pourraient être atteints de cette maladie, sans recevoir en même temps avec elle tous les maux dont elle est naturellement accompagnée ; et certainement la profusion et les autres mauvaises habitudes suivent de près les richesses excessives ; elles marchent, point ainsi dire, sur leurs pas, et par leur moyen. Elles s’ouvrent les portes des villes et des maisons, elles y entrent, et elles s’y établissent ; mais à peine y ont-elles séjourné quelque temps, qu’elles y font leur nid, suivant la pensée des sages, et travaillent à se multiplier. Voyez donc ce qu’elles y produisent ; elles y engendrent le faste et la mollesse, qui ne sont point des enfants bâtards, mais leurs vraies et légitimes productions ; que si nous laissons une fois croître en nous ces indignes enfants des richesses, ils y auront bientôt fait éclore l’insolence, le dérèglement, l’effronterie, et tous ces autres impitoyables tyrans de l’âme.

Corruption générale de l’âme sans la vertu

Sitôt donc qu’un homme, oubliant le soin de la vertu, n’a plus d’admiration que pour les choses frivoles et périssables, il faut nécessairement que tout ce que nous avons dit, arrive en lui : il ne saurait plus lever les yeux pour regarder au-dessus de soi, et rien dire qui passe le commun : il se fait en peu de temps une corruption générale dans toute son âme. Tout ce qu’il avait de noble et de grands se flétrit et se sèche de soi-même, et n’attire plus que le mépris.

L’amour du luxe est la cause de cette fainéantise

Et comme il n’est pas possible qu’un juge qu’on a corrompu, juge sainement et sans passion de ce qui est juste et honnête ; parce qu’un esprit qui s’est laissé gagner aux présents, ne connaît de juste et d’honnête que ce qui lui est utile ; comment voudrions-nous que dans ces temps où la corruption règne sur les mœurs et sur les esprits de tous les hommes, où nous ne songeons qu’à attraper la succession de celui-ci, qu’à tendre des pièges à cet autre pour nous faire écrire dans son testament, qu’à tirer un infâme gain de toutes choses, vendant pour cela jusqu’à notre âme, misérables esclaves de nos propres passions ; comment, dis-je, se pourrait-il faire, que dans cette contagion générale, il se trouvât un homme sain de jugement et libre de passion, qui, n’étant point aveuglé ni séduit par l’amour du gain, pût discerner ce qui est véritablement grand et digne de la postérité… C’est l’amour du luxe qui est cause de cette fainéantise, où tous les esprits, excepté un petit nombre, croupissent aujourd’hui. En effet, si nous étudions quelquefois, on peut dire que c’est comme des gens qui relèvent de maladie, pour le plaisir, et pour avoir lieu de nous vanter, et non point par une noble émulation et pour en tirer quelque profit louable et solide


  1. Traité du Sublime, Chapitre XXXV. in Œuvres diverses Du Sieur Boileau-Despréaux avec le Traité du Sublime ou du Merveilleux dans le Discours. Traduit du Grec de Longin, Paris, Chez Denys Thierry, 1674.
  2. Plutarque, La vie de Lycurgue, in A. Dacier, Les Vies des hommes illustres de Plutarque, nouvelle édition augmentée de plusieurs notes et d’un dixième tome, Amsterdam, Chez Zacharie Chatelain, 1734, t. I, p. 254.
  3. https://www.lefigaro.fr/international/cancel-culture-woke-quand-la-gauche-americaine-devient-folle-20201220

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