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Abstentionnistes, votes blancs et nuls, une nouvelle force propulsive politique ?

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Abstentionnistes, votes blancs et nuls, une nouvelle force propulsive politique ?

Par Jacques Nikonoff

Pour la première fois dans l’histoire électorale française, l’Assemblée nationale élue en 2017 a été minoritaire. Seuls 22,65 millions d’électeurs se sont exprimés, alors que la somme des abstentions, blancs et nuls était de 24,91 millions. Élus mais minoritaires n’est pas le moindre des paradoxes pour ces députés. Au premier tour, le total des blancs, nuls et abstentions a atteint en effet le score alpin de 52,38 % et le score himalayen de 61,57 % au second tour. Ces députés ont été élus légalement, mais quelle est leur légitimité ? Telle est la réflexion qui doit être engagée.

La situation est un différente pour l’élection présidentielle de la même année. Monsieur Macron a obtenu 20,74 millions de voix au second tour, contre 16,18 millions pour le total des abstentions, blancs et nuls. Si les proportions avaient été inversées, Monsieur Macron aurait été certes élu légalement, mais sans légitimité. Celle-ci aurait été dans les mains des abstentionnistes, votes blancs et nuls. Imaginons les multiples possibilités qu’aurait offerte cette situation !

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Le point de vue défendu ici et qu’une partie significative de ces abstentionnistes, votes blancs et nuls peuvent devenir une nouvelle force propulsive dans le champ politique et électoral.

Il est d’abord nécessaire de rehausser en dignité tous ceux qui s’abstiennent, votent blanc ou nul aux élections politiques

Les citoyens qui s’abstiennent, votent blanc ou nul, sont souvent mal vus. On les accuse de se désintéresser de la chose publique et de ne plus mériter leur titre de citoyen. Des recommandations cocasses leur sont parfois adressées, du style « votez pour n’importe qui, mais votez ! ». Est-il vraiment raisonnable de voter pour « n’importe qui » ? Le risque n’est-il pas, si ce « n’importe qui » est élu, qu’il fasse n’importe quoi ? Des élites politiques aux docteurs en droit, de la famille aux amis en passant par les journalistes, tout le monde semble accabler les abstentionnistes, votes blancs et nuls.

Une affiche du Parti socialiste contre l’abstention, en 2015, illustrait parfaitement l’incompréhension et le désarroi des élites politiques face au phénomène de l’abstention. Cette affiche avait pour slogan : « S’abstenir c’est faire l’autruche. Les 22 et 29 mars, allez voter ! » On y voyait une photo d’autruche censée représenter un abstentionniste…

Même l’Église était de la partie

Il y a encore peu de temps, le 5 juin 1961, un communiqué du cardinal Gerlier était publié dans la Semaine religieuse du diocèse de Lyon, lu le dimanche du scrutin dans les paroisses où avaient lieu des élections cantonales. Il rappelait « l’obligation de voter » et ajoutait : « Nul ne voudra faire prévaloir l’agrément d’une distraction ou d’une sortie sur la fidélité à ce devoir qui s’impose aussi bien aux élections cantonales qu’aux autres, et dès le premier tour […] En formulant cet appel, j’entends me tenir, comme toujours, à l’écart de la compétition proprement politique. La liberté de choix des électeurs ne doit cependant pas leur faire perdre de vue le devoir de préférer le candidat qui apparaît le plus capable de servir utilement le bien commun ». Ce prélat, à propos du vote, parle d’un « devoir qui s’impose ». Eh bien non !

Il est inacceptable que les grands médias ou certaines « élites » traitent les citoyens qui s’abstiennent, votent blanc ou nul aux élections comme des « pelés et des galeux[1] ». Je m’inscris en faux contre les insultes et le mépris dont ils sont l’objet. Je précise immédiatement que j’en fais partie puisque la plupart du temps je ne vote plus aux élections. Loin de renoncer à leur qualité de citoyen, dans leur masse, ils expriment au contraire, par leur geste (voter blanc ou nul) ou leur non-geste (s’abstenir) une insatisfaction politique radicale. Ils sont même, à mes yeux, des citoyens parmi les plus lucides politiquement. S’ils se révèlent à eux-mêmes, s’ils prennent conscience de leur puissance – ils sont le premier « parti » de France -, ils pourront alors constituer une nouvelle force propulsive capable de prendre le pouvoir et le mettre au service du peuple.

Une thèse qui va choquer

Tout citoyen, lorsqu’une élection est organisée démocratiquement, précédée d’un débat loyal sans manipulation des grands médias, où les bilans des élus sortants sont présentés et ouverts à la critique, et que le résultat de l’élection, quel qu’il soit, aura un effet politique réel sur les conditions de vie du peuple, doit utiliser son droit de vote conquis de haute lutte par les générations précédentes. Sommes-nous toujours dans cette situation ? Depuis des années, on observe une montée de l’abstention et des votes blancs et nuls au point qu’ils sont aujourd’hui devenus majoritaires toutes élections confondues. Quelle en est la cause ? La citoyenneté serait-elle en recul dans notre pays ? Pouvons-nous continuer sur cette voie ?

Le vote est un acte de citoyenneté beaucoup trop sérieux pour être pris à la légère. Une élection sert à désigner les représentants du peuple, à tel ou tel échelon territorial, pour qu’ils appliquent, normalement, le programme sur lequel ils ont été élus. Ces programmes doivent avoir logiquement pour but d’améliorer les conditions de vie du plus grand nombre. Que faire lorsque les élus ne respectent pas leurs promesses ? Et que faire lorsque leurs programmes sont tous à peu près similaires et ne visent pas le progrès social, environnemental, démocratique, mais son contraire ?

Quand les élites politiques ignorent la détresse sociale et abandonnent le peuple, n’est-il pas logique que le peuple, à son tour, abandonne les élites politiques ? Une partie très majoritaire de l’abstention, des votes blancs et nuls, correspond à ce sentiment. Et c’est très bien ainsi. Cependant, il faut aller plus loin dans l’analyse et les suites qu’il convient d’en tirer.

Dynamique Populaire Constituante
Image par Wokandapix de Pixabay

Les citoyens qui s’abstiennent, du moins une majorité d’entre eux, ceux qui votent blanc et même une partie significative des votes nuls intentionnels, représentent un immense potentiel pour créer une nouvelle force propulsive politique. On peut même ajouter qu’ils constituent la seule force propulsive politique visible à l’horizon, pour peu qu’ils en prennent conscience. Le but ? Débloquer le système politique français, faire redémarrer le progrès social et démocratique, reconstruire le désir de vivre ensemble par l’instauration d’un nouveau régime politique reposant sur une Constitution démocratique. Redonner à notre société son caractère politique.

La majorité des abstentionnistes et des votes blancs et nuls sont parmi les plus lucides politiquement

En leur sein, ceux qui en constituent les éléments les plus actifs sont les Gilets jaunes. Non seulement ils sont parmi les plus lucides politiquement, mais ils sont aussi les plus combatifs. Il faut ajouter bon nombre de grévistes de l’hiver 2019-2020, qui ont lutté contre le nouveau démembrement de notre système de retraite orchestré par le Président de la République. Beaucoup se sont rendu compte que la lutte sociale, seule, était très insuffisante, et qu’il fallait la conjuguer avec la lutte politique pour la prise du pouvoir.

Ils ont compris l’impasse dans laquelle se trouve le système politique français et ne veulent plus choisir, notamment au deuxième tour des élections, surtout présidentielle et législatives, entre la peste et le choléra. À quoi bon voter pour la gauche, puisque celle-ci, à chaque fois (Mitterrand et Jospin), ne respecte pas ses promesses et mène des politiques néolibérales. À quoi bon voter pour la droite, puisque celle-ci, à chaque fois (Chirac et Sarkozy), ne respecte pas ses promesses et mène des politiques néolibérales. À quoi bon voter pour les différents groupes écologistes, puisqu’ils n’ont qu’une vue partielle de la situation et font partie des adorateurs du système européen qui, depuis Bruxelles, Berlin, Francfort ou Luxembourg n’a qu’une seule obsession, celle de défaire la France. A quoi bon voter pour le FN/RN, puisqu’il propose, comme la gauche et la droite, une politique néolibérale à laquelle s’ajoute le racisme et l’autoritarisme et qui de toute façon n’obtiendra jamais la majorité faute de réservoir de voix suffisant au second tour. A quoi bon voter pour LREM (Macron), puisque la promesse du renouvellement politique n’a pas été tenue, et que ce parti, comme la gauche et la droite, mène des politiques néolibérales. A quoi bon voter pour des partis ou des candidats qui se présentent comme « alternatifs » ou « hors-système » alors qu’ils n’ont aucune chance d’être élu, rendant le vote en leur faveur parfaitement vain.

Une large majorité des citoyens votant blanc, nul ou s’abstenant, ont tiré à leur manière les leçons de la lente décomposition du système politique français depuis ces dernières décennies

Ils ont compris, après ces années de mensonges et d’incompétence des partis politiques ayant exercé le pouvoir, qu’il fallait passer à autre chose. L’abstention, le vote blanc ou nul ont été l’instrument de cette prise de conscience et un mode d’expression politique. Le moment est venu d’aller beaucoup plus loin, pour que les abstentionnistes et les votes blancs et nuls, actuellement individus isolés et statiques politiquement, se rassemblent pour lancer une dynamique populaire constituante.

Comment faire ? Créer, partout où ce sera possible, des « comités locaux constituants ». Composés au démarrage des citoyens les plus conscients, ils auraient pour objet de débattre du contenu d’une nouvelle Constitution afin de s’assurer que le pouvoir sera bien celui « du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Ces « comités locaux constituants » pourraient se fédérer à l’échelle départementale, puis à l’échelle nationale pour former une assemblée nationale constituante d’initiative populaire. Elle serait chargée de faire la synthèse des travaux des comités locaux et de proposer une nouvelle Constitution devant déboucher sur un référendum.

Bien sûr, ce référendum sur une nouvelle Constitution, comme le référendum d’initiative citoyenne (RIC), n’aura jamais lieu dans le cadre du système actuel. Rien, sauf le pire, n’est à attendre des grandes forces politiques qui occupent la place depuis des années. Il ne faut donc rien leur demander et prendre directement le pouvoir !

Le moment n’est-il pas venu pour que cette Assemblée nationale constituante d’initiative populaire, si elle voit le jour, désigne un candidat « constituant » à la présidence de la République ? Bien sûr, un tel candidat serait rendu invisible par les grands médias et n’aurait que très peu de chance de collecter les 500 signatures de maires et de faire un score honorable. Deuxième option : une campagne active d’abstention, de blancs et nuls aux deux tours de l’élection présidentielle ne serait-elle pas à l’ordre du jour ? Quoi qu’il en soit, des candidats « constituants » aux élections législatives devraient être présents dans chaque circonscription, désignés par les comités locaux constituant …

  1. Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste, « Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal ».


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